Steve Kloves, l'autre créateur d'Harry Potter

Steve Kloves, l'autre créateur d'Harry Potter
Great Saiyen-Man
Digital Québec

Après avoir achevé l'adaptation de Harry Potter et les reliques de la mort (la seconde partie sort au Québec le 15 juillet), le volet final de la saga de J. K. Rowling, dont il a – à l'exception de l'Ordre du phénix – assuré la transposition à l'écran, Steve Kloves se demande s'il ne risque pas de terminer ses jours labellisés "scénariste d'Harry Potter".

Sans ce petit héros, sa carrière aurait sans nul doute été différente. Steve Kloves avait 38 ans quand il s'est attelé à Harry Potter à l'école des sorciers. Il en a 51 aujourd'hui. Ce sont, selon lui, les années les plus prolifiques de la carrière d'un scénariste ou d'un réalisateur. "Lorsque je suis arrivé à Hollywood, je rêvais d'écrire un film comme Five Easy Pieces, avec Jack Nicholson. Je me suis consacré à Potter à la place et c'était, je crois, une chance."

La situation de Steve Kloves n'est pas ordinaire. Dans un cinéma américain où la notion de scénariste devient de plus en plus abstraite – près d'une dizaine d'entre eux intervenant parfois sur le même film –, il a assumé seul l'écriture d'une des plus longues sagas de l'histoire du cinéma. L'auteur n'était pas un inconnu au moment d'adapter le premier opus de J. K. Rowling. Il avait signé le scénario, remarquable, des Moissons du printemps (1984), l'un des premiers films de Sean Penn. Puis, surtout, réaliser deux films, Susie et les Baker Boys (1989), avec Jeff Bridges et Michelle Pfeiffer, et Flesh and Bone (1993), avec Dennis Quaid et Meg Ryan. "Je tenais, comme tant d'autres scénaristes avant moi, à persister dans la mise en scène. Personne n'avait vu Flesh and Bone, mais ce n'était pas grave, ma voie semblait tracée."

Quand il reçoit, en 1997, un colis de son agent contenant une dizaine de manuscrits, Steve Kloves, qui ne tient en général pas compte de ces envois, est frappé par le titre d'un des livres : Harry Potter à l'école des sorciers. Il est indiqué que le roman "a eu un succès inattendu en Grande-Bretagne". La remarque pointe surtout le particularisme britannique, sans anticiper que le livre puisse devenir un phénomène d'édition mondial.

COÏNCIDENCE

Dès qu'il s'empare du roman, Steve Kloves comprend qu'il va l'adapter. "J'avais mis en scène Flesh and Bone, dans lequel un garçon de 11 ans avait une étoile tatouée sur le front par son père. Et là, je découvre ce roman avec un garçon du même âge qui possède une cicatrice en forme d'éclair sur le front. C'est quand même très étrange. Les personnages de mon film sont en marge, comme dans Potter. C'est l'une des raisons du succès de la saga. Ron a un complexe vis-à-vis de ses cinq frères aînés, qui apparaissent plus sûrs d'eux et, à un certain degré, plus talentueux. Hermione est une 'né-moldu', impure donc, car ses parents ne possèdent pas de pouvoirs magiques. Harry Potter est ce gamin à part que nous connaissons tous désormais. Ces gosses sont des outsiders. Ce sont ces gens-là qui intéressent le lecteur. Car l'on peut s'identifier à eux. En tout cas, moi, je m'identifiais à eux."

Steve Kloves rencontre J. K. Rowling dans la foulée aux studios Warner, producteurs de la saga, en présence d'un des dirigeants de la multinationale. Entre-temps, The New Yorker a publié la première critique aux États-Unis d'Harry Potter à l'école des sorciers. Le verdict est sans appel : trop britannique au goût du critique de l'hebdomadaire, le roman ne possède pas les qualités nécessaires pour séduire le lecteur américain.

Le scénariste, qui n'a jamais vu de photo de J. K. Rowling, s'attend à rencontrer une dame austère et démodée, à l'image de l'auteure de romans policiers incarnée par Angela Lansbury dans la série télévisée Arabesque. Il découvre au contraire une jeune femme au physique agréable et aux manières simples. L'opposé d'une aristocrate de la littérature.

Steve Kloves demande discrètement à J. K. Rowling : "Savez-vous quel est mon personnage favori dans le roman ?" La romancière prie pour que le scénariste ne désigne pas l'acolyte d'Harry Potter, Ron Weasley, trop facile à aimer à son sens. Steve Kloves lance : "Hermione." Ce choix suffit aux yeux de J. K. Rowling à légitimer son interlocuteur. "Hermione Granger est le personnage le plus intelligent, le plus exaspérant. Harry est son meilleur ami, mais ce n'est pas réciproque : Harry lui préfère Ron. Ce qui fait toute la différence. Je le lui ferais dire d'ailleurs à l'écran. Hermione reste donc un personnage solitaire, sans compter qu'elle est un ‘‘sang-mêlé''. J. K. Rowling et moi partagions aussi le même désintérêt pour le fantastique. Le Seigneur des anneaux excepté, les sagas d'heroic fantasy ne me séduisent pas. La force d'Harry Potter repose sur ses personnages."

Au cours de la rencontre, Steve Kloves et J. K. Rowling se rendent compte que le dirigeant de la Warner, avec lequel ils s'apprêtent à signer, n'a pas lu le roman. Lorsque ce dernier suggère d'apporter une modification au personnage d'Harry Potter, Steve Kloves devance la romancière : "Il ne faut toucher à rien, c'est une mauvaise idée" – signe qu'il se placera toujours de son côté lors d'un arbitrage.

Quand il la quitte, J. K. Rowling lui laisse son adresse électronique, écrite sur un reçu de carte bancaire. L'adresse lui semble farfelue : "Penny Black ? C'est quoi, ce truc ?" "La marque de mon soutien-gorge", répond la romancière. L'e-mail restera le moyen de communication privilégié entre les deux auteurs. Pour des raisons de décalage horaire – J. K. réside à Edimbourg, Steve Kloves vit à Los Angeles. Et de tempérament aussi : tous deux s'expriment mieux par écrit et préfèrent ne pas déranger leur partenaire au téléphone au cas où il se trouverait en plein travail. "Lorsque je lui parle, ce qui est rare, précise Kloves, je suis toujours frappé de constater combien j'avais oublié le son de sa voix."

Lorsqu'il s'attelle, dans la foulée, à l'adaptation d'Harry Potter à l'école des sorciers, Steve Kloves pense disposer d'une réelle marge de manœuvre. Il imagine donc Harry Potter au 4, Privet Drive, chez son oncle et sa tante, les Dursley, comme dans l'ouverture du roman. Sauf que le scénariste met ensuite en scène un Potter enfant évoluant dans un univers fantasmatique, presque autiste, entouré de jouets cassés et d'une araignée qu'il appelle par son prénom. Lorsque Rubeus Hagrid, le géant de Poudlard, vient chercher Harry le jour de son anniversaire, le spectateur devait avoir le sentiment d'être plongé dans l'univers fantasmatique du jeune garçon.

TEXTE SACRÉ

Cette brillante entrée en matière ne s'incarnera jamais à l'écran. Harry Potter est devenu entre-temps un succès d'édition hors normes. Le 25 décembre 2000, le petit sorcier est à la "une" de Time avec le titre The Magic of Harry Potter (la magie d'Harry Potter). Les romans ont été traduits en quarante-deux langues, il s'en est vendu 76 millions d'exemplaires. Le livre de fiction est désormais un texte sacré, que les fans scrutent et vénèrent. Ils exigent que l'adaptation cinématographique de leur livre favori reste fidèle au texte. De ce jour, Steve Kloves devient invisible. Il refuse les demandes d'interviews, ne se fait pas photographier, n'apparaît plus en public.

Steve Kloves s'est découragé à plusieurs reprises en douze ans. Tiré d'un roman dépassant parfois, selon les épisodes, 500 pages, un scénario de 140 menait à une frustration prévisible. Les deux années passées à adapter Harry Potter et la coupe de feu ont laissé davantage de traces. Elles l'amèneront à se détourner d'Harry Potter et l'ordre du phénix. " J'étais en plein dans l'écriture de la Coupe de feu, je ne m'en sortais pas. Quand on m'a appelé le lundi pour me demander si je voulais écrire la suite, j'ai dit non. On m'aurait appelé le mercredi, j'aurais répondu oui. "

UN RYTHME AHURISSANT

La difficulté à assumer, pour Steve Kloves, l'adaptation d'Harry Potter, et pour J. K. Rowling, l'écriture de sa saga, deviennent un sujet de préoccupation pour les deux écrivains. "Je sais qu'elle a eu un mal fou avec Dobby, un des elfes qui sert la famille Malefoy. Elle n'arrivait pas à articuler le personnage avec l'intrigue d'Harry Potter et la chambre des secrets. Mais ce fut tout. Elle écrivait à un rythme ahurissant, sans heurts, sans douleur. C'était stupéfiant. Elle me donnait d'énormes complexes."

Le succès cinématographique aidant, que Steve Kloves assure n'avoir jamais anticipé – pas dans cette ampleur en tout cas –, la saga Potter devient encore plus vue que lue. Cette donnée modifie le travail du scénariste. Il lui faut prévoir, sans la connaître, l'intrigue des romans à venir. Et pour cause : J. K. Rowling n'a pas terminé d'écrire les volumes de sa saga. "C'était le plus grand challenge avec Potter. Nous ne savions pas comment allait se clore la série. Je me suis transformé en détective, avec un mystère à résoudre. Comme dans Les Hommes du président, J. K. Rowling est devenue ma ‘‘Gorge profonde''. Elle ne me donnait pas d'informations précises, mais me disait si je faisais fausse route."

Steve Kloves perçoit, par exemple, que le personnage de Severus Rogue, le directeur de l'école de magie de Poudlard, hostile à Harry Potter, pourrait être plus intègre et courageux que prévu. Le scénariste bâtit son personnage avec cette donnée en tête, sans que la romancière le contredise. Car son intuition se révélera juste. Sur Dumbledore, le directeur de l'école de sorcellerie de Poudlard, Steve Kloves fait remarquer à J. K. Rowling que son personnage, par son humour et sa liberté, semble tellement à l'écart des conventions que cette qualité ne serait pas sans incidence sur sa sexualité. "Dumbledore est gay", écrit J. K. Rowling en marge de la première version d'Harry Potter et le prince de sang-mêlé. "À ce point de mon parcours, assure Steve Kloves, Harry Potter faisait partie de mon ADN."

Lorsque J. K. Rowling demande au scénariste, alors qu'elle écrit La Coupe de feu, si elle doit intégrer les nombreux éléments biographiques accumulés sur Hagrid au risque d'épaissir encore son roman, Steve Kloves lui répond : "Ne me dis rien et mets tout dans le roman." J. K. Rowling s'exécutera.

À chaque fois que le scénariste réclamait à la romancière des détails supplémentaires sur les personnages, il recevait dans l'heure un mail imposant. L'arbre généalogique de Ron Weasley court sur deux pages. Quand Steve Kloves s'intéresse aux douze propriétés magiques du sang de dragon, dont seulement une est mentionnée dans les romans, J. K. Rowling lui détaille ces qualités. "La plupart des écrivains n'auraient même pas songé à identifier les douze propriétés. Cela serait resté un artifice rhétorique. Pas chez elle. Elle peut parler des heures durant d'éléments absents de ses romans. Ce que nous pouvons y lire ne représente qu'une infime surface de ce qu'elle connaît."

J. K. Rowling lui avait écrit, dans un de ses nombreux mails, qu'il avait été, sur un plan professionnel, la personne la plus proche d'elle pendant des années. L'aventure Harry Potter terminée, Steve Kloves n'a toujours pas répondu à l'invitation de la romancière de venir passer ses vacances avec sa famille en Ecosse. "Je me demande souvent ce qu'elle va écrire après Harry Potter. Je sais qu'elle travaille sur un nouveau roman, je n'ai pas la moindre idée du sujet. C'est une situation très difficile à gérer étant donné l'attente, mais elle s'en sortira. Comme moi."

Dernière mise à jour: 11 juillet 2011 à 15:23

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